Voyage à Nantes

Au pied de l'escalier l'homme fait une pause ; il contemple la montée qui s’offre à lui et aboutit dans le quartier de son enfance. La trouée dans la falaise, équipée d’un escalier large mais raide, constitue un obstacle dans son parcours. Cette grimpette, qui dans sa jeunesse était objet d’amusement et de sport, lui promet quelques minutes douloureuses. L'âge un peu avancé, les tracas d'une vie bien remplie et quelques excès alimentaires ont affaibli son endurance et alourdi sa silhouette. Il décide alors de s’octroyer une longue pause, se tourne vers le sud, s’appuie sur la rambarde de fer forgé surplombant la route et contemple le fleuve tout proche. Peu à peu le courant d’eau l’hypnotise et déroule en son esprit les derniers jours écoulés.

La semaine dernière en début d’après-midi Léo s'attardait sur l'esplanade en bord de Loire, l'endroit était idéal pour s'exercer à ses figures préférées en skate ; quand il en était fatigué, il regardait les bateaux amarrés de part et d'autre du pont Sainte-Anne. La mer se trouve à plus de cinquante kilomètres en aval mais la saveur du voyage et de l'inconnu est déjà ici, dans le vol de quelques mouettes, dans le tintement des divers gréements et l’affairement des marins prêts à mettre les voiles.

Les vacances de printemps lui offraient la liberté de participer aux activités programmées au Parc des Chantiers. La plupart de ses copains avaient quitté la ville et il se retrouvait quasiment seul. Ses parents ne pouvaient dégager des jours de congé en ces périodes propices aux badauds et touristes ; le restaurant familial de l’île de Nantes tournait à plein dans ce nouveau quartier au bouillonnement culturel intense. Léo venait de découvrir le tiers-lieu récemment ouvert sur le site des anciens chantiers navals ; l’endroit était une pépite pour un esprit de douze ans particulièrement curieux.

En attendant l’ouverture il avait poussé sa balade jusqu’aux anciens hangars réhabilités en bar ou en salle de spectacle. Mais l’activité nocturne serait pour plus tard, tout était fermé hormis un petit chantier d’où émanait une musique d’ambiance et quelques coups de marteau. Le Saint-Michel II y reprenait forme grâce à quelques passionnés. Sans attendre, Léo manifesta son intérêt: // il est bientôt fini ? vous irez où avec ? vous ferez le tour du monde ? // Le jeune charpentier de marine, ravi d'avoir un interlocuteur, tentait de répondre aux questions qui sortaient en rafale. Gabriel assis au coin de l’atelier souriait de cet enthousiasme et sortit de son silence pour participer avec plaisir à la conversation. Ce fut leur première rencontre et immédiatement, comme une évidence, l’ado et le vieil homme connurent une étonnante et intense complicité malgré les soixante ans d’écart.

Au sein du tiers-lieu un fablab avait vu le jour, cet endroit de technologie et de partage les attira comme un aimant. Rapidement Léo conclut un accord avec l'un des spécialistes de l'impression 3D pour l'initier au paramétrage de la machine. L'enjeu était de reconstituer une pièce égarée de sa fusée en Lego. Les jours qui suivirent passèrent dans un tourbillon créatif. Gabriel regarda avec stupéfaction les prouesses de l'imprimante, posa des questions techniques sur le matériau qui permettait la réalisation voulue, puis il se plongea dans un abîme de réflexion et s’affaira à quelques gribouillages ; pendant ce temps Léo papillonnait d’une activité à une autre avec une vitalité jamais démentie.

Le même bâtiment abritait un centre de documentation bien équipé qui mettait en libre-service des ordinateurs ; Léo en profita et s’en donna à cœur joie sans craindre les restrictions parentales sur la durée de ses connexions. Il surfait sur Internet à la recherche de compléments pour l'exposé qu'il comptait faire en technologie à la rentrée. Gabriel quant à lui avait longuement parcouru les rayonnages de la bibliothèque, piochant avec gourmandise dans l’offre documentaire alléchante ; ensuite confortablement installé dans les moelleux fauteuils du coin lecture il dégustait ses trouvailles.

À leur troisième visite l’ado se trouva promu professeur, son compagnon lui ayant doucement demandé s'il pouvait lui montrer quelques astuces pour se servir de l'ordinateur ; apparemment il n'avait pas beaucoup eu l'occasion de pratiquer l'informatique jusque-là. Léo se demanda qui pouvait donc encore vivre sans, mais ne voulut pas le blesser, aussi s'abstint-il de tout commentaire ; il entreprit de lui donner un aperçu de toutes les bases nécessaires selon lui.

Chaque jour en début d’après-midi, avant de se rendre au tiers-lieu, les deux amis se donnaient rendez-vous à l’entrée des Nefs, ces grandes halles industrielles reconverties en jardin féérique. Gabriel avait conçu une passion pour l’endroit et ne se lassait pas de contempler oiseau de paradis et héron, caméléon et araignée géante, toutes ces créatures fantastiques de bois, de métal et d’ingéniosité extrême qui peuplaient le lieu et s’animaient à la demande pour le plus grand plaisir des visiteurs.

Quand le soleil printanier daignait réchauffer l’atmosphère, tous deux aimaient se promener sur les quais, s’approchaient des bateaux en escale pour en découvrir le pavillon et imaginer leur destination. Répondant aux requêtes de son jeune ami, Gabriel évoquait avec discrétion ses voyages passés en Ecosse, en Scandinavie et même à New York ; chacun alors, avec les images suscitées, remémorées ou fantasmées, embarquait pour un périple imaginaire. Léo lui partageait ses envies d’horizons lointains, dopées à coup de Vendée Globe et de station spatiale internationale ; la terre n’avait pas de limites et l’espace offrait l’espérance de fabuleuses conquêtes. L’homme opinait et souriait ; dans son visage buriné ses yeux scintillaient d’un plaisir intensément vécu.

Les deux semaines de vacances touchaient à leur fin, Gabriel s'était mis au traitement de texte sous la houlette de Léo et tapait avec entrain sur le clavier ; l’adolescent lui avait apporté une clé USB pour sauvegarder ses écrits, mais le vieil homme avait préféré les imprimer malgré les remarques de son jeune ami sur l’utilisation excessive de papier et la sauvegarde des forêts. Il jubilait dans sa barbe et marmonnait de curieuses réflexions où il était question d’écriture illisible et d’éditeur excédé.

Quand il fut temps de mettre un terme à cette sympathique et fructueuse collaboration et pour remercier son jeune mentor, Gabriel choisit de l’inviter dans une pâtisserie proche, un salon de thé avait-il dit. Léo avait rigolé et lui avait répondu qu'il aimait bien le Bubble Tea, provoquant un froncement de sourcils interrogateur. Attablés devant leurs boissons respectives et quelques gâteaux bien crémeux, leur dernière conversation prit une tournure inattendue.

« Je dois bientôt repartir chez moi, loin de Nantes, et tu vas également retourner à ton collège. Voilà ce que je veux te dire avant que nos vies ne se séparent : J'ai aimé te rencontrer plus que tu ne peux le savoir. La nature t'a doté d'une grande intelligence et du cœur qui va avec, tout t'est possible. N'oublie jamais que ton imagination est ton plus grand trésor, écoute-la et des mondes extraordinaires s'ouvriront devant toi. Quant à cette IA dont tout le monde parle sans cesse et qui a envahi l’écran encore tout à l'heure quand on a allumé l’ordinateur, n'en aie pas peur, apprends à la dompter, elle n'est qu'un outil de plus pour t'aider à réaliser tes rêves. »

Les légers nuages qui parcourent le ciel sont maintenant teintés de rose, le vent a fraîchi ; l’homme frissonne et débute l’ascension un peu redoutée. A mi-chemin du grand escalier, il s'arrête et rejoint une petite grille qui s’ouvre dans un imperceptible grincement. Au sous-sol de la maison incrustée à flanc de falaise, la réserve du musée possède des trésors ignorés de tous. Quand la grande malle-cabine de cuir et d’acier s’ouvre à sa demande dévoilant une étrange machine, Jules Gabriel Verne y prend place et entame le voyage de retour vers le 19ème siècle, un voyage à reculons…

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