À leur troisième visite l’ado se trouva promu professeur, son compagnon lui ayant doucement demandé s'il pouvait lui montrer quelques astuces pour se servir de l'ordinateur ; apparemment il n'avait pas beaucoup eu l'occasion de pratiquer l'informatique jusque-là. Léo se demanda qui pouvait donc encore vivre sans, mais ne voulut pas le blesser, aussi s'abstint-il de tout commentaire ; il entreprit de lui donner un aperçu de toutes les bases nécessaires selon lui.
Chaque jour en début d’après-midi, avant de se rendre au tiers-lieu, les deux amis se donnaient rendez-vous à l’entrée des Nefs, ces grandes halles industrielles reconverties en jardin féérique. Gabriel avait conçu une passion pour l’endroit et ne se lassait pas de contempler oiseau de paradis et héron, caméléon et araignée géante, toutes ces créatures fantastiques de bois, de métal et d’ingéniosité extrême qui peuplaient le lieu et s’animaient à la demande pour le plus grand plaisir des visiteurs.
Quand le soleil printanier daignait réchauffer l’atmosphère, tous deux aimaient se promener sur les quais, s’approchaient des bateaux en escale pour en découvrir le pavillon et imaginer leur destination. Répondant aux requêtes de son jeune ami, Gabriel évoquait avec discrétion ses voyages passés en Ecosse, en Scandinavie et même à New York ; chacun alors, avec les images suscitées, remémorées ou fantasmées, embarquait pour un périple imaginaire. Léo lui partageait ses envies d’horizons lointains, dopées à coup de Vendée Globe et de station spatiale internationale ; la terre n’avait pas de limites et l’espace offrait l’espérance de fabuleuses conquêtes. L’homme opinait et souriait ; dans son visage buriné ses yeux scintillaient d’un plaisir intensément vécu.
Les deux semaines de vacances touchaient à leur fin, Gabriel s'était mis au traitement de texte sous la houlette de Léo et tapait avec entrain sur le clavier ; l’adolescent lui avait apporté une clé USB pour sauvegarder ses écrits, mais le vieil homme avait préféré les imprimer malgré les remarques de son jeune ami sur l’utilisation excessive de papier et la sauvegarde des forêts. Il jubilait dans sa barbe et marmonnait de curieuses réflexions où il était question d’écriture illisible et d’éditeur excédé.
Quand il fut temps de mettre un terme à cette sympathique et fructueuse collaboration et pour remercier son jeune mentor, Gabriel choisit de l’inviter dans une pâtisserie proche, un salon de thé avait-il dit. Léo avait rigolé et lui avait répondu qu'il aimait bien le Bubble Tea, provoquant un froncement de sourcils interrogateur. Attablés devant leurs boissons respectives et quelques gâteaux bien crémeux, leur dernière conversation prit une tournure inattendue.
« Je dois bientôt repartir chez moi, loin de Nantes, et tu vas également retourner à ton collège. Voilà ce que je veux te dire avant que nos vies ne se séparent : J'ai aimé te rencontrer plus que tu ne peux le savoir. La nature t'a doté d'une grande intelligence et du cœur qui va avec, tout t'est possible. N'oublie jamais que ton imagination est ton plus grand trésor, écoute-la et des mondes extraordinaires s'ouvriront devant toi. Quant à cette IA dont tout le monde parle sans cesse et qui a envahi l’écran encore tout à l'heure quand on a allumé l’ordinateur, n'en aie pas peur, apprends à la dompter, elle n'est qu'un outil de plus pour t'aider à réaliser tes rêves. »
Les légers nuages qui parcourent le ciel sont maintenant teintés de rose, le vent a fraîchi ; l’homme frissonne et débute l’ascension un peu redoutée. A mi-chemin du grand escalier, il s'arrête et rejoint une petite grille qui s’ouvre dans un imperceptible grincement. Au sous-sol de la maison incrustée à flanc de falaise, la réserve du musée possède des trésors ignorés de tous. Quand la grande malle-cabine de cuir et d’acier s’ouvre à sa demande dévoilant une étrange machine, Jules Gabriel Verne y prend place et entame le voyage de retour vers le 19ème siècle, un voyage à reculons…